13-09-2020
Ecrins
3362
TD

Là haut se cache un petit coin d'Himalaya. Ho, bien sur, ce n'est pas le seul, car bien des vallées pourraient correspondre à la description qui va suivre. Des faces nord, austères et saupoudrées de neige. Leur faisant face, des face sud, chaudes et accueillantes. Par endroit, de petits sommets semblables à des cailloux abandonnés là, et d'autre fois des parois vertigineuses à la raideur au delà de la verticale, pour paraphraser un célèbre alpiniste-écrivain. Au fond, un large lac aux eaux turquoises, calmes et claires. Et tout autour, une myriade de cairns. Plus bas une cascade, dont le fracas des flots bat le rythme dans le vallon. Et au milieu de tout ça, nous abritant pour une nuit, une boite de conserve vétuste, mais charmante. Comme il est hors du temps, ce refuge du Pavé!

C'est ici que nous avons posé nos affaires pour le weekend. Un weekend qui promettait de beaux instants, pour peu que l'on brave la méfiance inspirée par une météo capricieuse. Il aura fallut monter tôt un samedi matin, seuls hommes mais entourés de tant de vie, pour profiter du créneau de beau. Arrivé au refuge en début d'après midi, et malgré un ciel menaçant (mais stable), nous tentons de rejoindre une grande voie pour l'après midi. Tentés seulement, car rapidement nos jambes se dérobent dans un pierrier raide et instable. Enchaîner après la montée au refuge, c'est trop pour nos organismes plus entraînés au farniente lors d'un mois d’août en famille ou entre amis. Nous redescendons donc au refuge pour un apérogouterrepasdigestif sans fin.

Car si ce weekend là est le premier weekend de fermeture du refuge, plusieurs cordées nous tiennent compagnie. Une compagnie charmante, aidée par la gardienne du refuge qui y a laissée les cubis de vin entamés. Ne comptez plus là dessus, en bon Gaulois éco-sensibilisés, nous nous sommes chargé d'évacuer ces déchets. J'espère que Thierry D. se montrera fier de nous.

Le lendemain, nous partons assez tardivement, sur les coups de 7h, vers notre objectif de la journée. Le pic nord des cavales, un sommet inconnu des foules mais classique pour les grimpeurs connaisseurs d'Oisans. La promesse d'un rocher excellent, doublé d'un belvédère saisissant. Se tenant debout, humble mais le menton haut, face aux géants que sont la Meije, la Grande Ruine, le Pavé, le Pic Gaspard, ... Une cordée nous précède dans la voie normale, une cordée nous suit en direction de la pointe Emma. Pour notre part, nous visions une voie en face Sud (le diable au corps) mais nous changeons d'objectif au dernier moment. Pourquoi s'embêter à rebasculer côté Etançons, puisque nous sommes ici? Autant nous diriger vers une voie côté Pavé, difficile d'accès depuis l'autre versant. Le choix se porte donc sur Trafic, une voie au soleil dès le matin, rééquipé il y a quelques années, qui promet 9 longueurs en P1, majoritairement en 5+ avec un crux en 6b.

L'accès depuis le refuge est aisé, en un peu plus d'une heure nous sommes à l'attaque. L1 devrait plutôt être baptisée L0 : une dalle et quelques marches que l'on escalade sans s'encorder tant cela nous semble superflux. L2 par contre nous rappelle à l'ordre et nous donne le ton : un 5c sur un rocher irréprochable, successions de plateformes et de ressauts. Il faut vite réviser ses techniques de réta pour ne pas paraître trop pâteau. L3, petite transition facile, et revoici deux longueurs en 5c, toujours dans ce style mi dalle, mi vertical. Plus on monte et plus la face se raidit, puisque L6 offre une vrai longueur raide, avec un très joli pas de 6a, au style plutôt bloc. Un pied main haut placé, suivi d'une relance de la dite main vers ce qui s'avère une belle poignée salvatrice. Si les muscles somnolaient encore, à présent ils sont prêts.

Prêts pour ce qui va suivre: une L7 qui porte la promesse de crux de l'endroit. Une veine de quartz à remonter en diagonale, au milieu d'un désert de granit. Le tout dans une ambiance verticale et aérienne, haut dans la face. Les bonnes prises existent, mais les trouver est une gageure, et en optimiser l'utilisation pour préserver au maximum son énergie un sacerdoce. Heureusement, cette longueur a été équipée très rapproché (10pts pour 20m), on se croirait en salle. Notre fierté mal placée nous interdit de tirer au point, mais notre niveau modeste ne nous permet pas l’enchaînement. Une sombre histoire de shifumi malheureux aura désigné volontaire Antoine pour cette longueur, et il faut reconnaître que le bougre parvient avec succès au relais. Peut être pas avec la classe d'une danseuse étoile, mais avec le panache d'un camionneur sous redbull, ça c'est certain. Moi, je ne vaut pas mieux mais en temps que rédacteur, je me donne le beau rôle et tairait ma performance.

La suite nous permet de souffler, mais aussi de constater comme cette longueur nous aura mobilisé physiquement. L8 est un joli 5b qui traverse et voit le premier se dérober à la vue du second, derrière un joli pilier plutôt prisu. Et une dernière longueur facile mais sur un rocher nettement moins bon amène à prendre pied au sommet. Une plateforme très agréable, où l'on profite d'un peu de calme pour se ressourcer. L'idée d'une petite sieste traverse la cordée, pour prolonger cet instant hors du temps. On préférera plutôt engloutir quelques sucrerie et s'interroger sur la descente.

Ayant déjà foulé ce sommet quelques années auparavant, avec l'ami Manu, je me souvenais d'une erreur dans les rappels qui nous avait amené à une courte traversée facile mais pas très agréable. Alors je pars en recherche du premier relais. Je désescalade dans un couloir, sur une 30aine de mètres pour rejoindre un relais, sur un bloc en équilibre. Celui-ci semble avoir été pratiqué par de nombreuses cordées, alors malgré la méfiance qui m'inspire ce genre de relais, ne trouvant pas mieux je jette mon dévolu dessus. La suite se déroule sans encombre, jusqu'à une large vire qui coupe la face en deux. Là, ça me revient : j'ai refait la même erreur que quelques années plus tôt. La voie normale emprunte l'arête plus sur le côté, de là où nous sommes on ne peu continuer qu'à descendre vers le Chatelleret. Et revoici la même traversée, heureusement bien moins exposée que dans mes souvenirs. On fini par poser pied au départ de la voie normale, non loin des bâtons et d'un étron laissé à l'attaque.

Puis vient le temps de la longue marche vers le bas, qui nous amène à quitter ce petit paradis pour retourner à la civilisation. Heureusement, le parcours est ponctué de sas de décompression. Ici, un torrent aux eaux invisibles, par là, un troupeau de vaches ruminant en compagnie de jeunes veaux. Mais notre sas préféré, c'est encore la petite sieste que l'on s'octroie dans l'herbe, profitant le derniers instants de soleil avant qu'il ne disparaisse derrière les crêtes. Et puis, enfin, le moment que l'on préfère dans un weekend montagne. Le doux son du coffre que l'on ouvre, du sac qu'on y jette, et la douceur des chaussettes propres dans lesquels on glisse ses pieds endoloris.

Oui, c'est ici que le romantisme vient mourir face au pragmatisme.